Aconcagua (6962m)

Difficulté :
Alpinisme
Dénivelé :
4000m
Durée :
3 jours et plus

Superbe expédition qui permet de gravir le point culminant des Andes. La voie normale est facile techniquement mais très exigeante sur le plan physique ! – Auteur :

Accès

Mendoza, grande ville de l’ouest argentin, est le passage obligé pour les préparatifs : c’est là que se fait la demande de permis d’ascension, la location de matériel, le contact avec le service de mules, et les derniers achats de nourriture.
Un bus part chaque jour du terminal de bus de Mendoza et, faisant route vers Santiago du Chili, effectue une halte juste avant la frontière à Penitentes. C’est ici, dans cette station de ski déserte, que l’on descend. Une navette conduit ensuite en quelques minutes à Horcones (2950 m), point de départ de l’expédition.

Itinéraire

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L’itinéraire :

Depuis Horcones (2950 m), un gros sentier part vers le nord et rentre dans la vallée de Horcones. Le tracé franchit la rivière et s’élève à flanc jusqu’au premier camp, Confluencia (3400 m).

D’ici il est possible, et fortement conseillé, de consacrer une journée à l’acclimatation en allant au pied de la célèbre Face Sud de l’Aconcagua.

Depuis Confluencia, il faut ensuite effectuer 25 kilomètres d’approche, en remontant toute la vallée de Horcones par d’interminables replats poussiéreux. A 4000 mètres il faut franchir un raidillon épuisant compte tenu de la lourdeur des sacs. On arrive ensuite à Plaza de Mulas, le grand camp de base (4360 m).

Le camp est entouré de plusieurs "petits" sommets dont l’ascension, facile, est idéale pour s’acclimater. Le plus couru est le Cerro Bonete (5034 m) situé à l’ouest du camp.

Depuis Plaza de Mulas, attaquer au nord l’immense pente uniforme en éboulis. On passe à proximité de Camp Canada (5000 m) et on poursuit, dans la douleur, jusqu’au principal camp d’altitude, appelé le Nido de Condores (5500 m).

Il est possible de tenter le sommet depuis ce point, en une longue journée. Certains préfèrent s’installer un peu plus haut, à Camp Berlin (5850 m).

Le jour J.

Monter direction sud-est dans de vastes pierriers. Le sentier est bien visible et évident à suivre, même de nuit. On passe près des Piedras Blancas, puis on poursuit jusqu’à Independencia (6300 m), le dernier camp. A cet endroit le tracé franchit la ligne de crête et repasse dans le grand versant nord-ouest de l’Aconcagua. Une grande traversée ascendante permet de rejoindre, à 6700 mètres, l’entrée de la Canaleta. C’est le passage le plus difficile physiquement : un couloir de neige et de rocher incliné à 35° sur environ 200 mètres. L’effort est terrible à cette altitude.

On atteint le sommet par la gauche en utilisant quelques banquettes de rocher. 6962 mètres !

Il est conseillé de redescendre par le même itinéraire, même si certains choisissent la "falso Polacos".

L’ASCENSION

Puisque je trouve qu’un retour d’expérience est plus "parlant" que cette description simple de la voie, voici donc le récit de mon vécu sur les pentes de l’Aconcagua. Expédition réalisée du 5 au 14 Février 2010 :

Départ : Horcones (2950 m)

J1 : Montée à Confluencia

Les quelques formalités remplies auprès des gardes du Parque Aconcagua, nous nous lançons dans l’aventure. La motivation est grande, l’émotion aussi, pour notre première expédition. A vrai dire cela fait 8 mois que nous attendons ce moment, nous avons investi beaucoup de temps et d’argent dans la préparation de ce projet.

En pénétrant dans la vallée de Horcones nous éprouvons donc une certaine excitation. Une certaine appréhension également, et pour cause, je ne suis jamais monté à plus de 4200 mètres. Henri, lui, n’a jamais dépassé les 3200 mètres... Difficile de connaître l’issue de cette expédition. Nous avons du temps devant nous, nous sommes bien équipés contre le froid, mais il reste une grande inconnue : comment allons-nous réagir à la très haute altitude ?

Nous partons chargés comme des mules, de quoi tenir pendant 18 jours. Sur la gauche la "laguna", entourée de pelouses verdoyantes où se reposent quelques touristes de passage, est le dernier coin de verdure avant de pénétrer dans l’univers asséché de la vallée. Le sentier franchit les eaux tumultueuses du rio Horcones grâce à un pont suspendu et rejoint sa rive gauche. Le tracé s’élève ensuite à flanc, sur des pentes poussiéreuses. La trace est large, il faut dire que l’Aconcagua attire du monde. Vers 3400 mètres c’est l’arrivée au premier camp, Confluencia, après 2h30 de marche. Nous y plantons notre petite tente, au milieu des grands abris confortables érigés par les agences commerciales.

J2 : Au pied du Colosse

Aujourd’hui notre objectif est d’aller voir la Face Sud de l’Aconcagua. L’intérêt est double : découvrir la plus grande paroi des Andes, et commencer notre phase d’acclimatation. Nous nous détournons donc de la vallée de Horcones et pénétrons au nord dans une autre vallée dont on ne peut dire qu’elle est « secondaire » tant ses dimensions sont gigantesques. Le sentier remonte tranquillement des moraines. Cette vallée effectue un « coude » et c’est donc petit à petit que la face sud se dévoile, au fur et à mesure que nous avançons. La distance est plus longue qu’il n’y paraît mais nous progressons vite car le terrain est dégagé.

En l’espace de 3 heures nous atteignons Plaza Francia (4250 m), un replat situé au pied de la face. C’est ici qu’a été installé, en 1953, le camp de base de l’expédition française (menée par Paragot et Bérardini) qui réalisa la première ascension de la face sud. Nous nous offrons 2 heures de sieste, pour rester un peu en altitude, et pour scruter cette immense paroi, haute de près de 3000 mètres. A vrai dire nous sommes véritablement écrasés par ce mur, et on ne se rend pas bien compte de ses dimensions. A vue d’oeil nous observons de petits ressauts : « Combien ça fait à ton avis ? 50 mètres de haut ? » Vérification faite sur la carte, cela en fait 400...

Il est temps de repartir. Nous pourrions rester des heures ici : il fait grand Soleil, avec une petite brise pour nous rafraîchir, et la vue est phénoménale. Mais il faut être rentré avant la nuit. Retour à Confluencia donc. En fin d’après-midi nous effectuons notre checking médical (obligatoire et apprécié) dans la petite baraque des gardes. Le test d’oxygénation du sang s’avère mauvais pour moi : 84% (au lieu des 85% requis). Je me frotte les mains pour les réchauffer, et nous recommençons l’opération. 92%. C’est bon. Ouf ! (comme quoi c’est vraiment pas fiable ces bidules qu’on te met sur le doigt...).

J3 : Montée à Plaza de Mulas

Nous le savons à l’avance : ce sera la journée la plus pénible de toutes. 25 kilomètres d’approche pour rejoindre le grand camp de base niché au fond de la vallée de Horcones. Lourdement chargés, nous parcourons de grandes étendues de poussière. Des caravanes de mules, acheminant nourriture et matériel au camp de base, nous doublent dans un nuage de fumée. Les lignes droites succèdent aux lignes droites. Sur notre gauche s’élèvent des montagnes désertiques, rarement gravies j’imagine, culminant aux alentours de 5000 mètres. Sur notre droite, l’Aconcagua, dont nous faisons le tour en passant par l’ouest. Les contreforts de la montagne sont gigantesques.

3700 mètres... Enfin le tracé prend de l’altitude. La progression est épuisante, mais en avançant par petites étapes et en faisant des pauses fréquentes nous arrivons en vue du camp. Un ultime raidillon situé à 4000 mètres nous achève littéralement, et nous atteignons Plaza de Mulas « sur les genoux ». Le camp est immense. Il y a une centaine de tentes. C’est le second plus grand camp au monde après celui de l’Everest.

Nous nous installons dans la partie basse, là où sont regroupés les « autonomes », à savoir ceux qui ne passent pas par le biais d’une agence, et en comparaison nous sommes peu nombreux ! Peu de confort pour nous, mais un budget divisé par 2 et la satisfaction - en cas de victoire - d’avoir gravi l’Aconcagua par ses propres moyens.

En soirée le ciel se dégage. Le Soleil vient éclairer le Cerro Querno (5462 m), un élégant sommet qui domine le camp.

J4 : Repos à Plaza de Mulas

La nuit fut dure. La faute à ces jeunes c*** qui écoutent de la musique techno jusqu’à 2h du mat’. On savait bien qu’en allant à l’Aconcagua on ne serait pas tout à fait tranquilles, mais à ce point là ! Quel vacarme ils font ! Boules quiès conseillées !

Aujourd’hui, repos. La journée d’hier fut exténuante. Il nous faut récupérer. Et de plus notre organisme s’acclimate, tranquillement, à 4360 mètres.

Pour occuper l’après-midi nous rejoignons en 15 minutes le refuge Plaza de Mulas, situé à l’écart du camp. Il s’agit d’une immense bâtisse où nous profitons d’une connexion internet pour donner quelques nouvelles à nos proches. Le refuge est gardé par une équipe de jeunes, mais visiblement il n’y a que très peu de clients ici.

Retour à notre tente. Errances à travers la profusion de tentes du camp de base. Coucher de Soleil rougeoyant sur le versant ouest de l’Aconcagua. Enivrant !

J5 : Acclimatation au Cerro Bonete

Conformément au programme que nous avions fixé, nous partons en direction du Cerro Bonete, un petit sommet situé à l’ouest du camp. C’est une montagne peu esthétique, un amas d’éboulis pourrait-on dire, mais c’est un objectif idéal pour notre phase d’acclimatation.

Nous passons devant le refuge Plaza de Mulas et poursuivons dans les pentes rocheuses. A 4500 mètres nous découvrons les « pénitents » : ces étranges lames de glace qui se forment au vent. Etonnant contraste entre ces champs de glace et les éboulis. Nous poursuivons notre effort sur de grandes pentes rocailleuses. Je surveille l’altimètre, et déjà nous dépassons le Mont Blanc.

A 4900 mètres nous arrivons au pied de la pyramide finale. Le rocher est mauvais. Rien ne tient en place. Henri, fringant jusque là, a un gros coup de barre. Gros blocage, alors que quelques minutes auparavant il gambadait en tête. Je le laisse derrière moi, en lui disant de manger un morceau et de monter à son rythme. Je poursuis donc seul. Le tracé traverse des pentes instables, remonte un couloir d’éboulis, puis rejoint une ligne de crête. Le sommet est tout proche. Nous ne reviendrons pas bredouille de notre expé, il y aura au moins ce modeste Cerro Bonete (5034 m) à notre actif...

Je m’installe et grignote au sommet. Les minutes passent et je profite de la vue sur l’Aconcagua qui nous fait face. Tout l’itinéraire de la voie normale est bien visible. Je peux étudier tout ce parcours et je m’y imagine déjà. J’ai vraiment hâte d’en découdre avec ce géant des Andes. Henri me rejoint, 30 minutes plus tard. Il semble que son organisme aie « coincé » à cette altitude. J’espère que cela ira mieux dans les jours qui viennent.

D’autres personnes arrivent au sommet. Notamment un Anglais, avec qui nous discutons longuement, et qui nous raconte qu’il vient de rater l’Aconcagua. Durant l’ascension sa poche à eau a explosé dans son sac, trempant et gelant ses vêtements. Comme quoi, tout peut se jouer à un détail près. Nul n’est à l’abri d’une erreur, même pas les alpinistes les plus expérimentés (cet Anglais a déjà gravi une vingtaine de « 6000 » dans les Andes...).

Retour rapide vers le camp de base, presque en courant dans les éboulis roulants. J’en profite pour faire un léger détour vers un étang à la couleur émeraude, un véritable petit joyau perdu au milieu des éboulis. L’occasion de prendre quelques beaux clichés.

Au camp, nous effectuons notre second checking médical. C’est tout bon !

J6 : Montée au Nido de Condores

Gros portage au programme. Nous plions toutes nos affaires et commençons la grande montée en éboulis qui conduit au principal camp supérieur. Devant l’ampleur de la tâche nous choisissons d’adopter un rythme très lent mais régulier. Après tout nous avons la journée entière pour monter ces 1200 mètres de caillasse. Le sac est plus lourd que jamais. Les épaules sont douloureuses, le souffle est court. A 5000 mètres nous passons à côté de Camp Canada, un petit camp intermédiaire qui est peu utilisé. Le cadre est sublime, mais nous l’apprécions difficilement car la montée est un calvaire. Henri fait de nouveau un étrange blocage physiologique sur cette barre des 5000 mètres, mais au bout de quelques minutes il va mieux et repart de plus belle, sans qu’on puisse se l’expliquer.

5300 mètres, la pente se radoucit enfin. Nous passons sur un grand névé. Nous croisons parfois des alpinistes à la mine déconfite. Summiter ? Non-summiter ? Difficile à dire, tous ont l’air exténués.

Nido de Condores, 5500 mètres environ. Nous nous installons, sans oublier bien sûr de lester la tente de dizaines de pierres. Car ici, sur la ligne de crête, on s’expose à des vents démentiels. Le « viento blanco » fait des ravages et a tué de nombreuses fois sur ces pentes. Mieux vaut prendre de bonnes précautions. Loin au nord on aperçoit un grand sommet : c’est le Mercedario qui culmine à 6700 mètres.

Le Soleil descend sur l’horizon. Le drapeau argentin, à moitié arraché par le vent, flotte au-dessus du camp. Quelle soirée incroyable. Ce coucher de Soleil au Nido, je l’avais tellement vu en photo, tellement imaginé, que j’ai du mal à croire que je le vis à mon tour. Une fois que le Soleil a disparu, l’obscurité s’empare des lieux, et la température chute de manière vertigineuse. Dans le duvet, vite !

J7 : Acclimatation à 6000 mètres

Nous avons opté pour une stratégie audacieuse : tenter le sommet directement depuis le Nido, soit 1500 mètres de dénivelé. Dans les Alpes ça ne nous poserait guère de problème, mais là, entre 5500 et 7000 mètres d’altitude, il y a un écart que notre organisme ne pourra pas supporter !

Aujourd’hui nous nous contenterons donc de nous reposer le matin, puis de monter un peu dans l’après-midi pour continuer à nous acclimater. Cela nous permettra également de repérer le terrain en vue de notre assaut final, prévu le lendemain.

Nous nous élevons donc au-dessus du Nido, jusqu’à camp Berlin à 5850 mètres, grâce à un bon sentier. A camp berlin il y a de petites baraques en bois où il est possible de bivouaquer. Nous poursuivons un peu plus haut, notre objectif du jour étant de franchir la barre des 6000 mètres. Nous l’atteignons et restons à cette altitude un moment, mais le fait d’être immobile nous refroidit considérablement, et nous ne tardons pas à redescendre.

J8 : Ascension de l’Aconcagua

Je n’ai pas trouvé le sommeil. Est-ce à cause du froid, du vent, ou tout simplement de l’anxiété ? Toujours est-il que voilà, le grand jour est arrivé. C’est aujourd’hui que tout doit se jouer. C’est aujourd’hui que tous nos efforts seront, ou ne seront pas, récompensés.

Il est 4h. Nous enfilons notre équipement et partons dans l’obscurité, en prenant soin de n’avoir rien oublié. Il fait grand beau, les étoiles scintillent au-dessus de nos têtes. Nous progressons rapidement à la frontale, puisque nous connaissons déjà le chemin, et nous voilà à camp Berlin. Plusieurs équipes ayant dormi ici se lancent à l’assaut, elles aussi. Tout se déroule à merveille, la forme est là. Le jour s’est levé. L’ombre de l’Aconcagua s’étend à l’ouest, vers le Chili et l’océan Pacifique, sur une centaine de kilomètres. Le Soleil vient frapper les grands sommets de la Cordillère des Andes. Le spectacle est sublime, mais là encore, on a du mal à en profiter, on a la tête « ailleurs », mais je ne saurais dire où exactement... C’est à partir de 6000 mètres que les choses deviennent plus compliquées. Nous commençons à ressentir les effets de l’altitude, nos pas deviennent plus lourds et plus coûteux en énergie.

Independencia, à 6300 mètres, est le dernier camp. Peu de gens choisissent d’y passer la nuit. Nous y faisons une pause à l’abri d’un rocher et, à ce moment-là, je dois dire que l’abandon nous guette. Nous sommes déjà épuisés, et le sommet est encore très loin. Dans la pente précédente j’étais « planté » comme on dit, je n’avançais presque plus. Henri est visiblement en meilleure forme que moi, mais lui aussi est dubitatif quant à nos chances de réussite.

En repensant à ce moment-là, je me pose cette question : qu’est ce qui nous a poussé à continuer ? Je ne me souviens plus lequel d’entre nous a pris cette décision. En a t-on seulement discuté ? Etait-ce une évidence ? Je ne m’en souviens plus.

Nous poursuivons. Une petite pente conduit sur la ligne de crête, que nous traversons pour nous retrouver de l’autre côté, dans le grand versant nord-ouest. Le tracé s’élève à flanc d’éboulis, en effectuant une grande diagonale. Nous nous y engageons. Après quelques minutes je lève les yeux : Henri est déjà loin devant, il garde un bon rythme. Mais comment fait-il ?

J’avance toujours. Je n’ai pas besoin de faire le vide dans ma tête, il se fait tout seul. Henri a ralenti, il m’attend, et nous arrivons ensemble au pied de la Canaleta, à 6700 mètres.

La Canaleta... L’obstacle final de l’Aconcagua. Un couloir d’éboulis et de neige, incliné à 35°, haut d’environ 200 mètres. L’effort sera terriblement rude à cette altitude, je le sais.

Nous mangeons un peu. Je décide de laisser mon sac ici pour me faciliter la tâche. Je place mon appareil photo dans ma doudoune, pour immortaliser les moments à venir.

C’est parti ! Nous attaquons le couloir. Le sentier est recouvert de glace. Les crampons mordent à merveille. Ce dont nous ne nous étions pas aperçu, c’est que le temps s’est brusquement couvert. Le sommet semble empêtré dans un nuage. Le cadre est devenu des plus inhospitaliers. Drôle d’ambiance. D’autres candidats au sommet sont, comme nous, en pleine bataille contre eux-mêmes. Certains semblent à la dérive. Je ne dois guère être mieux. Chaque pas en avant me demande un grand effort, et pourtant je continue, tel un zombie. Ma conscience s’est évanouie, je n’ai aucun retour sur moi-même ou sur l’endroit où je me trouve. Il me reste peu de forces. Je profite d’un rocher pour m’appuyer et souffler quelques secondes. J’ai du mal à en repartir. Un alpiniste me double et me demande si ça va, je réponds « oui » de suite, comme pour me persuader que je vais bien. Mes pensées s’égarent. J’ai le cerveau d’un enfant de 5 ans. Mon altimètre a lui aussi perdu la boule.

Maintenant, je le sais, plus rien ne peut m’empêcher d’aller en haut. Depuis un bon moment j’ai dépassé ce point de « non-retour », ce point où la prudence et la sagesse s’évapore, ce point où on est tellement proche de son rêve que l’on décide d’aller au bout coûte que coûte, au mépris des risques. « Je vais aller au bout » se martèle t-on dans la tête, inconsciemment. A ce moment précis il n’y a que moi et le sommet, le reste du monde n’existe plus.

Lentement, nous atteignons 6900 mètres. Nous nous perdons dans les nuages. J’ai pris les devants, je ne sais trop comment. Au fond de moi je dois sentir que l’objectif est proche, et je suis pressé d’en finir. Je surmonte une petite banquette de rocher par la gauche. Je lève les yeux et là, plus rien, il n’y a que les nuages. Plusieurs personnes se tiennent sur une large plate-forme de rocher. Une petite croix est ornée de divers drapeaux et autres colifichets.

Je suis au sommet de l’Aconcagua !

Je me retourne pour faire signe à Henri, arrêté quelques mètres en contrebas. Je n’ai pas la force de crier. Je lève les bras pour lui faire comprendre que « ça y est ». Il me rejoint.

Difficile de dire ce que l’on ressent à ce moment-là. Nous sommes tous les deux dans un état d’ivresse et d’épuisement tel que nous sommes incapables de manifester notre joie. Nous sommes réduits à des êtres primitifs.

Je n’ai aucun souvenir des quelques minutes passées au sommet de l’Aconcagua. Mon seul moment de lucidité fut de tendre mon appareil à quelqu’un pour qu’il puisse nous photographier. Ensuite, c’est le trou noir. Avons-nous discuté ? Combien de temps sommes-nous resté en haut ? 5 minutes ? 10 minutes ? 30 minutes ?... Impossible à dire.

Les nuages nous entourent. Pas de panorama malheureusement. Nous ne nous sentons pas bien. Nous sommes dans un état second, notre corps ne nous appartient plus.
L’instinct de survie nous pousse : il faut descendre, descendre, le plus vite possible.

Nous dévalons la Canaleta, avec un leitmotiv simple : « plus bas tout ira mieux ». Je récupère mon sac, et nous filons à grandes enjambées dans le versant nord-ouest. A 6600 mètres l’un de mes crampons me lâche. C’est à grande peine, avec la fatigue et mes doigts pétrifiés, que je parviens à le refixer sur mes Koflach. Le temps d’effectuer cette opération, Henri a filé. Il galope plus bas et a déjà atteint la ligne de crête. Je le vois plonger vers Independencia. J’essaie de forcer l’allure pour ne pas le perdre de vue.

Plusieurs fois mon crampon se détache dans la descente. Il me faut à chaque fois recommencer l’opération car le chemin est verglacé par endroits et je risquerai de glisser. Je perds un temps fou. Un vent violent balaie la face, et à certains moments j’ai du mal à tenir debout. Je tombe même à plusieurs reprises. S’en suit à chaque fois un combat pour se remettre sur pied. Mon équilibre est précaire. Je suis véritablement dans un état d’épuisement avancé, mais j’ai conscience que le danger est désormais derrière moi et que je ne risque plus rien. Le sentier est bon et il va me conduire tout droit au campement.

Il est 19h lorsque j’en finis avec ma descente. Henri est là. Il est descendu par une variante dans le versant nord-ouest. Lui aussi est épuisé par ces 15 heures de course. La soirée tourne court, l’appel du duvet étant trop forte.

J9 : Descente au camp de base

Un vent violent a soufflé toute la nuit, arrachant à plusieurs reprises les lourds cailloux que nous avions placé pour consolider notre tente. Henri a eu le courage, en pleine nuit, de sortir dans la tourmente pour réinstaller nos fortifications.

Au matin le vent hurle toujours. La « sentinelle de pierre » semble ne plus vouloir nous lâcher. Il nous faut attendre. En début d’après-midi les éléments s’apaisent. C’est le moment ! Nous plions nos affaires et entamons la descente. Nous commençons tout juste à réaliser que nous avons « vaincu » l’Aconcagua, que le combat est fini et que la victoire est dans la poche.

Heureux, nous filons vers Plaza de Mulas en déboulant tout droit dans la grande pente d’éboulis. Les choses vont vite. Une fois en bas nous choisissons, plutôt que de réinstaller notre tente, de nous offrir une nuit au refuge. Celui-ci est hors de prix mais nous avons envie de retrouver un certain confort : une douche, un vrai repas, un lit. Le refuge est vraiment insalubre, mais cela nous importe peu.

J10 : Retour à la civilisation

Depuis le refuge, un sentier de mules permet de descendre directement au fond de la vallée de Horcones. Après une traversée de torrent pour le moins acrobatique, nous rejoignons l’itinéraire classique. Commence alors un long, trop long retour vers Horcones, à travers un océan de roches et de poussière. Nous marchons pourtant à grande allure, mais cela nous paraît une éternité.

De longues heures plus tard, nous voilà revenus à Horcones, là où tout a commencé. Nous signifions aux gardes notre sortie du Parque Aconcagua, et attendons la navette qui va nous ramener vers la civilisation.

Grand bonheur que d’achever là notre première expédition, victorieuse qui plus est.

Le second épisode se jouera en mai 2011 en Alaska, sur les pentes glacées du Mont McKinley, avec pour sûr un retour d’expérience et un topo à suivre sur AltitudeRando !

Dernière modification : 27 mai 2018

A propos

Auteur de ce topo :

Site web : Lumières de Cimes

D'origine nantaise, je n'étais pas vraiment destiné à l'alpinisme. Et pourtant mon père, passionné des Pyrénées, a su me transmettre sa passion de la montagne. J'ai vite eu le coup de foudre. Et maintenant que je vis à Montpellier j'ai tout loisir de pratiquer la randonnée dans les grands massifs français !

Topo publié le 19 mars 2011

(Avertissements et Droits d'auteur)

Commentaires

Afficher les commentaires précédents (14).
  • par Le 19 mars 2011 à 16h41

    Grandiose ! BRAVO

  • par Le 19 mars 2011 à 16h45

    MAGNIFIQUE !
    Superbes photos de ce superbe sommet exigeant !
    Merci Laurent, tu nous fait sacrément voyager !

  • par foxyLe 19 mars 2011 à 17h02

    Géant...c’est vraiment magnifique avec en primes de très belles photos...BRAVO !

  • par Le 19 mars 2011 à 20h31

    Et vincent, qu’en pensent tes co-auteurs pour Atacamag ?

  • par Le 19 mars 2011 à 21h17

    C’est vrai qu’après une expé comme ça, on a plus rien à prouver...Là, tu nous enrhumes !

  • par Le 20 mars 2011 à 10h23

    Impressionnant, voilà qui nous change de nos "petites" montagnes !

  • par Le 9 avril 2011 à 10h28

    Superbe !
    Est ce que tu peux nous donner un peu d’info sur l’organisation. On trouve a boire et a manger sur ce sujet sur le net et ton avis m’interesse beaucoup.
    Peut on communiquer par mail ? baptiste.balzeau@gmail.com
    merci pour cette superbe description !

  • par Le 10 avril 2011 à 17h33

    Pas de problème tu peux m’envoyer un mail avec toutes les questions que tu te poses à propos de cette expé. J’y répondrais avec plaisir ! Mon mail : laurent.dupont34@voila.fr

  • par rana73Le 12 mai 2011 à 20h28

    Bravo...vaincre ce sommet mythique n est pas chose aisé...et tu l as fait..!! C est aussi un rêve que j aimerais réaliser un jour...prés de 7000m..le mythe pour un randonneur...
    Encore bravo..superbe récits, très belles photos...
    Merci pour ce report...

  • par msrzx9rLe 13 mai 2011 à 09h20

    Grandiose...............

  • par Martin TLe 6 octobre 2011 à 21h57

    Bonjour Laurent,

    Merci de partager ce magnifique retour d’expérience !

  • par Le 7 octobre 2011 à 16h35

    Merci à tous pour les compliments, ça fait plaisir !

  • par MehielLe 2 septembre 2015 à 19h52

    Bonjour Laurent,

    Merci pour ce partage et cette description riche et motivante. Même question que ci-dessus, est il possible de demander quelques infos complémentaires par mail ?

    Cdt,

    Mehiel

  • par Le 17 janvier 2016 à 20h22

    Félicitations Laurent. J’avais l’intention de mettre aussi mon parcours mais je me suis arrêtée a Canada.

    Par contre, comme toi,mon but était de faire un retour d’expérience que je fais actuellement sur mon blog et que je complète trés volontiers par email ou sur mon blog
    Alors n’hésitez pas : presdureve.blogspot.com

    Dans mon cas ce sera pour une autre fois.

  • par sasorithLe 6 mai 2016 à 10h07

    grandiose
    j espère que l’année prochaine j’aurais les mêmes sensations lors de l’ascension de ce sommet

  • par Yann LukazLe 5 novembre 2016 à 13h17

    Bravo et merci pour ce retour d’expérience, assorti de tres belles photos.

    Manque une information importante à mes yeux, même indicative : le poids des sacs au démarrage de l’approche. Et lors de la journée sommitale.

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