Mont Blanc (4810m) par l’Aiguille du Goûter et l’arête des Bosses Sortie du 18 juillet 1982

Pour la carte et l’itinéraire détaillé, veuillez consulter le topo

Auteur : (Avertissements et Droits d'auteur)

Conditions météo

Grand beau temps lumineux au sommet.

Récit de la sortie

Il n’était pas dans mes intentions de dépoussiérer de vieilles photos pour les rentrer sur le site.
Mais j’ai changé d’avis. Si vous parvenez à lire ce récit jusqu’au bout, vous comprendrez pourquoi.

Juillet 1982

J’ai persuadé Michèle de préparer avec moi l’ascension du Mont Blanc.

Les 3 et 4 juillet, nous ferons le Mont Gioberney dans le Massif des Ecrins.

Les 10 et 11 juillet, nous ferons, après un bivouac vers 2450 m, l’Aiguille du Goléon par un couloir de neige en versant Nord, aboutissant directement au sommet.

Vendredi 16 juillet 1982

A la permanence du CAF de Saint-Etienne, André Masson règle les derniers détails de l’ascension collective au Mont Blanc. Pour lui, c’est de la routine. Années après années, André organise cette ascension à la mi-juillet. Il passe un appel téléphonique pour prendre la météo. Le beau temps est annoncé. L’aventure est lancée.
Il appelle ensuite le Refuge du Goûter – il y avait toujours de la place pour André Masson, toujours - pour annoncer le nombre de participants.
Sont définis ensuite, le nombre de véhicules, les cordées et les heures de rendez-vous.

Le temps de faire quelques emplettes, de prendre le repas du soir, de préparer le sac, et il est plus de 23h00. Une journée bien longue, mon travail m’obligeant à me lever à 5h00 tous les matins.

Samedi 17 juillet 1982

Le réveil sonne à 3h30 après une trop courte nuit. Le rendez-vous est à 8h30 aux Houches, pour prendre le téléphérique de Bellevue. Le temps de retrouver Michèle et notre chauffeur, un Chirurgien Dentiste, nous partons de Saint-Etienne à 5h00 et arrivons aux Houches à 8h00.

Mais le téléphérique est en panne. Quand nous avons la confirmation que la panne sera longue, nous partons, certains pour le Fayet, d’autres pour Saint-Gervais, afin prendre le TMB.

Enfin, nous nous retrouvons tous au Nid d’aigle. Un hélicoptère tourne au-dessus de l’Aiguille du Goûter. Le temps est splendide, la vue sur L’Aiguille de Bionnassay et l’élégante courbe du glacier homonyme est magnifique.

Chacun monte à son rythme et nous nous retrouvons au Refuge de Tête-Rousse. C’est l’heure d’une pause déjeuner.

Des cordées descendent du Refuge du Goûter, la mine triste. L’orage de la nuit a empêché les départs pour le sommet.

Un couple s’assoit sur une grosse pierre à côté de nous. Ils sont particulièrement renfermés avec un regard perdu. Quelqu’un vient leur parler. Ils sont très près de moi et j‘entends des bribes de conversation. Voici l’histoire telle que je l’ai reconstituée.

Ce sont des Parisiens. En raison de l’orage, ils ont renoncé au sommet. En milieu de matinée, ils ont commencé la descente de l’Aiguille du Goûter. Elle était enneigée. Cependant, ils ne se sont pas encordés et n’ont pas chaussé les crampons. Ils étaient trois, le couple et une amie. L’amie a glissé. L’hélicoptère qui tournait le matin, n’était pas une ambulance mais un corbillard. Les yeux des deux Parisiens reflétaient le désespoir des rêves qui se transforment en cauchemars.

Nous reprenons notre ascension, encordés cette fois. Un camarade du CAF s’est joint à nous. Un gars de 50 ans, mais un marathonien. Les marathons n’étant peut-être pas assez longs pour lui, il participait régulièrement aux 100 km de Millau.

Nous franchissons le grand couloir entre deux chutes de pierre.
Mais l’altitude c’est autre chose. Mal préparé, notre camarade marathonien me demande de ralentir dès 3400m, alors que quelques petits nuages apparaissent. A 3500m, il me demande de m’arrêter de temps en temps. A 3650m, hagard, il me demande de le décorder et de le laisser mourir sur place. « Laissez-moi ! Laissez-moi ! Laissez-moi mourir ici ! » J’aurais bien voulu lui faire plaisir, mais j’ai tendance à être contrariant. Nous ralentissons donc encore un peu. Le ciel se couvrant de plus en plus.

Nous arrivons tous les trois au refuge du Goûter sous l‘orage et la neige.

Avec le mauvais temps, tout le monde est dans le refuge. L’atmosphère est chargée et je commence à souffrir de mal de tête.

Vers 22h00 nous nous préparons pour une courte nuit. Les dortoirs sont bondés. Nous sommes serrés comme des sardines en boîte. La chaleur est épouvantable. Je prends deux couvertures et je vais me mettre par terre dans la salle à manger. C’est dur pour le dos et bientôt j’ai froid. Le mal de tête ne me lâche pas. Impossible de dormir.

Dimanche 18 juillet 1982

A 2h00 du matin, c’est le branle-bas de combat. Petit déjeuner pour ceux qui peuvent avaler quelque chose. De l’eau pour moi.
Petit à petit les cordées se mettent en route. Il fait très froid mais le ciel, scintillant d’étoiles est plein de promesses, il est 3h30.

André Masson règle le rythme de la caravane. Nous montons lentement. Je me force à respirer plus que nécessaire.

Nous arrivons au Refuge Vallot avec les premières lueurs du jour, alors que la Vanoise retient encore l’orage. Mon mal de tête à disparu.

Une cordée renonce. Alain, pas moi, un montagnard expérimenté qui a déjà fait l’ascension, se dévoue et redescend avec elle sur le Refuge des Grands-Mulets.

A partir de Vallot chaque cordée devient indépendante et montera à son rythme. Rendez-vous est donné ici-même au retour de l’ascension.

L’arête des bosses est un magnifique itinéraire. Suffisamment étroit pour voir les vallées et suffisamment large pour reporter sans danger une partie de son attention sur le paysage tout de blanc et d’azur.

L’arête s’effile sur une centaine de mètres, et soudain... c’est le sommet !

Que de joie ! Que de bonheur ! Ma vie, ma perception du monde, mon essence, ne seront plus jamais les mêmes.

C’est un rêve qui se réalise ! Un rêve qui a pris naissance dans mon inconscient quand j’avais 12 ans en lisant Frison-Roche. Pour moi, Premier de Cordée était comparable à un livre de Science-fiction, le Mont Blanc à une planète lointaine et les alpinistes à des extraterrestres.

Le Mont Blanc ! Du plateau dominant mon village, au nord de Lyon, on le voyait souvent. Les autres montagnes changeaient de couleur au fil des saisons. Mais pas lui ! Toujours blanc ! A l’époque, on ne parlait pas de glaciers mais de "Neiges Eternelles". C’était une belle expression, pleine de magie.

L’impression d’altitude est extraordinaire ! On domine tout de tellement haut ! Pas de premier pan ! C’est un autre monde !

Il fait très froid avec un léger vent. La luminosité est parfaite. A l’ouest, le Massif Central dessine une fine ligne bleue. Chamonix est une tache brune. Sallanches est invisible. L’aiguille du Midi est un chicot repérable grâce aux constructions du sommet. La Vanoise paraît bien petite et les Dômes de Miage sont minuscules.

Après une quarantaine de minutes au sommet, nous entamons la descente. Mon mal de tête a repris et mes orteils sont de plus en plus insensibles. Nous allons nous engager sur la fine arête de neige quand André Masson, encordé avec le Dentiste, arrive au sommet. Plus bas nous croisons notre camarade marathonien. Il va faire le sommet et il ne parle plus de mourir !

Nous nous retrouvons tous à Vallot. Tous ceux qui sont partis en direction du sommet ont réussi. Certains sont très fatigués. Pour les autres c’est un bonheur total. Un hélicoptère tourne au-dessus de l’Aiguille du Goûter. Nous apprendrons qu’un jeune couple d’américains a tenté d’atteindre le Refuge du Goûter sans traverser le Grand Couloir. Une chute de pierre a emporté la jeune femme. Deux jours, deux morts, deux drames. Des rêves qui se sont envolés aux vents des cimes.

La descente sur Refuge des Grands-Mulets, n’est pas sans dangers. Séracs, au-dessus de nos têtes, ponts de neige. André Masson, ayant repris son rôle de guide, nous l’effectuons en groupe. Aux Grands-Mulets, mon mal de tête m’abandonne définitivement.

Enfin nous sortons du glacier des Bossons, pour nous diriger vers la gare du téléphérique du Plan de l’Aiguille. Le ciel se couvre de plus en plus. Je traverse rapidement le glacier des Pèlerins et c’est au pas de course que je rejoins la gare avec les premières gouttes de pluie.

Arrivés à Chamonix, il faut encore prendre le train pour aller au Fayet. Et encore aller chercher les voitures qui sont à Saint-Gervais. Et puis boire (de l’eau) et se restaurer et boire encore.

Notre chauffeur, le Dentiste, est très fatigué. Je lui propose de conduire sur une partie du trajet. Mais il répond que cela va très bien. Michèle et moi, nous voyons bien que cela ne va pas très bien. Alors je dis discrètement à ma compagne qu’il va falloir effectuer le trajet en le faisant parler et encore parler pour l’empêcher de s’endormir au volant.

Il est persuadé de ne pas être allé au sommet.

-« Je t’ai croisé au sommet au moment de descendre ! » lui dis-je.

-« Tu dis cela pour me faire plaisir ! » répond-t-il.

-« Mais non, tu as fait le sommet ! » renchérit Michèle.

Il est inconsolable ! Pas le moindre souvenir ! Un blanc total dans sa mémoire.

Nous serons de retour à Saint-Etienne aux environs de minuit.

Lundi 19 juillet 1982

Enervé par la fatigue et la tension, j’ai mal dormi. Heureusement, je ne travaillais pas les lundis.

Mardi 20juillet 1982

A 6h00 je prends mon travail dans mon entreprise. A 6h15, je vais voir l’ingénieur dont je suis l’adjoint et je lui dis que je rentre chez moi. J’ai du mal à me tenir debout.
Je me couche aussitôt. C’est ma compagne qui va me réveiller en rentrant le soir. Un repas rapide et je me rendors pour la nuit entière.

Mercredi 21 juillet 1982

Je suis en pleine forme et savoure pleinement mon ascension. Mais J’ai une pensée pour ces deux femmes que je n’ai jamais rencontrées. Deux femmes au destin brisé.

André MASSON, un grand bonhomme.

(Extraits de l’encyclopédie en ligne Wikipédia)

André Masson est un ingénieur-opticien et inventeur français.

Diplômé en 1948 de l’École supérieure d’optique (ESO), André Masson a effectué la quasi-totalité de sa carrière au sein de la société Angénieux à Saint Héand dans la Loire.

Auteur de 26 brevets, il est l’inspirateur et l’animateur d’équipes qui ont mis au point des appareils et des procédés très novateurs pour l’espace, la médecine, la télévision et la défense :

- Audiovisuel : il est à l’origine du Zoom 42 x (grossissement 42), record du monde en 1976, ainsi que des appareils utilisés pour retransmettre les Jeux olympiques de Moscou en 1980.

- Espace : il a mis au point toutes les caméras embarquées sur les missions Apollo, notamment celles qui ont retransmis en direct le premier atterrissage en 1969 (Apollo 11). On lui doit également les optiques qui ont pris les photos de la lune en 1964 (30 cm de résolution), la caméra couleur du Skylab (Apollo-Soyouz) en 1977 et le zoom « très grand angle » de la navette spatiale.

- Médecine : il a développé en 1972 les projecteurs à lumière froide destinés aux blocs opératoires chirurgicaux. Ces projecteurs équipent aujourd’hui plus de 5 000 salles d’opérations dans le monde. Il a également mis au point en 1977 l’endoscope à faisceau orientable.

- Défense : il a développé en 1972 l’imagerie passive en infrarouge et de nombreuses caméras thermiques.

Ancien Président de la section stéphanoise du CAF, André Masson a effectué 42 fois l’ascension du Mont Blanc.

Le 14 janvier 2011, André Masson a pris une dernière fois la tête de la caravane. Il avait 90 ans. Résident à Saint-Héand, nous étions concitoyens.

Monsieur Masson, pour tout ce que vous… pardon ! Respectons la tradition montagnarde !

André, pour tout ce que tu as apporté aux hommes, aux montagnards stéphanois, aux héandaises et héandais... merci… et adieu.

Dernière modification : 31 janvier 2011

Photos « Mont Blanc (4810m) par l’Aiguille du Goûter et l’arête des Bosses »

Depuis le Signal de Bisane, coucher de Soleil sur le Mont Blanc. Depuis le Signal de Bisane, coucher de Soleil sur le Mont Blanc. Au Col du Dôme. Sur l’Arête des Bosses. Sur l’Arête des Bosses. La dernière arête. Sommet. Les stéphanois dans les séracs. Crevasses sur le glacier des Bossons. Regard sur l’itinéraire de descente.